Le blog d'une ceuilleuse de rêve
30 Octobre 2012
Je pédalais de toutes mes forces, grisée par la vitesse. Je détestais me disputer avec Nathan, surtout à propos d'histoire de coeur. Je ne voyais aucun inconvénient à ce que mon frère ait une petite amie mais qu'il oublie notre déjeuner semestriel, ça je ne parvenais pas à l'accepter !« Ma chérie, ton frère ne sera pas toujours pour toi : Nathan a dix-huit ans et il est normal qu'il passe moins de temps avec toi », m'avait expliqué ma mère quand je m'étais plainte des oublis de mon frère . Je ne le comprenais plus, Jusqu'à présent ; j'avais trouvé ses petites amies assez sympathiques mais cette Sheila m'horripilait. J'avais donné mon avis à mon frère et cela ne lui avait guère plu. Je reconnais que j'avais sans doute exagéré en la comparant à une dinde de Noël farcie d'orgueil et d'égoïsme...Quoiqu'il y eût un peu de vrai dans cette description... Je soupirai. C'étaient les affaires de mon frère, pas les miennes. Pour me changer les idées je me rendis au British Museum. Là-bas je retrouverais mes amies, les antiquités, les statues, les tableaux et les milliers d'objets qui nous racontaient leur histoire et celle de leur pays. L'Histoire avec un grand « H » me fascinait. Je n'avais guère d'amis et je me confiais peu. Mon seul véritable ami était mon frère Nathan. Un vent glacial de novembre sifflait à mes oreilles. Je pris encore de la vitesse, laissant ainsi derrière moi mes problèmes et le souvenir de la dispute. Une balade à vélo dans les rues de Londres et une visite au musée valaient mieux que tous les calmants du monde.Je laissai la vitesse m'emporter, l'esprit aussi libre que le vent. J'arrivai au British Museum. Je me trouvais maintenant dans un état plus propre à la réflexion. Je consacrai quelques minutes à contempler la façade en forme de « U ». Des colonnes imposantes soutenaient un fronton dont les bas-reliefs représentaient des divinités au visage sévère. Au-dessus, l'Union Jack flottait fièrement, claquant dans le vent. La foule habituelle se pressait sur les marches mais je passai sans problème. Je gravis un escalier et je me dirigeai vers les portes en bois massif. Dans le hall, une foule éparse se promenait çà et là, loin de l'affluence des vacances. J'allai vers les expositions que maintenant je connaissais par coeur. Je déambulais tranquillement entre les oeuvres d'art, admirant les statuettes de bois sombres, m'émerveillant devant un colliers d'ivoire. Je passais d'objet en objet, oubliant le temps. J'étais si absorbée dans ma contemplation que je ne vis pas de suite le gardien qui m'informait que le musée allait fermer. Je regardai ma montre. Il était dix-sept heures trente, l'heure de la fermeture des portes. Je me hâtai vers la sortie, ne tenant pas particulièrement à rester enfermée. Dehors la nuit reprenait ses droits et les dernières lueurs du jour disparaissaient à l'horizon. J'enfourchai mon vélo en direction de Hyde Park. Bientôt il me sembla que la lumière des lampadaires électriques vacillait de temps à autre. Les bâtiments me parurent tout à coup plus délabrés. L'air s'alourdit et les étoiles qui tout à l'heure brillaient avaient disparu. Je m'arrêtai. Le ronronnement de la circulation qui pesait sur la ville en toute circonstance c'était évanoui. Il me sembla entendre au loin hennir un cheval. Le goudron avait cédé au pavé. Des claquements de sabots sur les pierres se firent entendre, attirant mon attention sur le fiacre qui arrivait en amont de la rue. Je reculai sous un porche. Que s'était-il passé ?Je m'enfonçai dans une venelle attenante, essayant de comprendre ce qui m'arrivait. Trop de questions se bousculaient dans ma tête. Où étais-je ? Comment étais-je arrivée ici ? Mon esprit me jouait-il des tours ? Je n'y comprenais plus rien.« Ma fille, si tu veux trouver un sens à ce qui t'arrive, il va falloir te calmer », me morigénai-je intérieurement. Premièrement : savoir où je me trouvais. L'architecture des maisons ressemblaient fort à celle du dix-neuvième siècle. Etait-il possible que... Non, c'était absurde, ridicule même ! Je continuais à avancer dans le dédale de ruelles tortueuses quand je percutai quelqu'un.-Eh ! Fais plus attention. Tu... La voix du garçon s'étrangla dans sa gorge. Je l'observai, curieuse. Il était vêtu d'une chemise sale trois fois trop grande pour lui et d'un pantalon tout aussi miséreux. Se devait surement être un ouvrier. Cette constatation me permit de me situer dans l'espace, ou plutôt dans le temps. Je semblais avoir fait un pas « en arrière » pour me retrouver dans les années 1800.
-Mais t'es qui, toi ? Et d'où tu viens ?
Les questions du garçon me firent revenir à la réalité.
-Je m'appelle Emilia et je viens de...très loin, répondis-je hésitante. Et toi, comment t'appelles-tu ?
-Je suis Ian. C'est quoi cet engin que tu tiens à la main ?
-Ah ça ? C'est une bicyclette. Je m'en sers pour me déplacer plus vite.
-T'es vraiment une drôle de fille...
-T'as un endroit pour dormir ?, me demanda-t-il subitement.
-Euh...Non. Tu pourrais m'indiquer un lieu où je pourrais me reposer ?
-Tu n'as qu'à venir chez moi. Tu n'as pas l'air d'une tueuse en série et je suis curieux de connaître ton histoire. Parce que tu me la raconteras, n'est-ce pas ?
J'acceptai, quelque peu honteuse d'avoir à demander le gîte, mais je n'avais pas d'autre choix que de suivre. Après quelques minutes de marche nous arrivâmes devant une maison décrépite. Nous y entrâmes.-J'habite sous les combles. Suis-moi. Nous montâmes une suite de marches grinçantes pour arriver enfin devant une porte basse que nous franchîmes. La pièce était petite mais bien rangée. Une table avec deux chaises trônaient au centre tandis qu'une paillasse était posée dans un coin.
-Ce n'est pas très grand mais ça a au moins le mérite de me tenir à l'abri de la pluie, fit-il dans ample geste de la main. Installe-toi, je te laisse le lit.
Je m'assis sur le bord de la paillasse, gênée. Ian me tendit une chemise et une jupe.
-Mets ça. Tu passeras plus inaperçue.
Il se détourna tandis que je me changeais.
-Alors, qu'es qui t'amène à Londres ?, me demanda Ian.
J'hésitai à me confier mais il m'avait offert un toit pour la nuit sans se poser de question. Je lui devais au moins ça.
- Je pense que je me suis endormie, que je rêve de tout cela..
-Et qu'es qui te fait dire ça ?
-Je vis au vingt et unième siècle pas au dix-neuvième !
-Mais je suis bien réel, moi ! protesta Ian.
-Je n'ai que ça comme explication ! Je ne suis pas folle !
Ian bailla, s'étira et finit par dire :
-Enfin, laissons ça de côté pour l'instant. Demain tu viendras avec moi travailler au marché mais maintenant nous devrions dormir. Nous nous couchâmes, moi sur le lit de fortune, Ian à même le sol. Je pensais que je n'arriverais pas à m'endormir mais à peine allongée, je sombrai dans le gouffre noir du sommeil.
Une main me secoua rudement. Je m'éveillai non sans difficulté.
-Allez, debout. Nous devons aller travailler.
Je m'assis, peinant à retrouver mes esprits. Je regardai autour de moi et la mémoire me revint. Le rêve continuait à dérouler sa trame.
-Vite ! On va être en retard et le patron n'est déjà pas commode alors si on arrive en retard...Surtout pour toi qui es nouvelle.
Je le rattrapai en courant dans l'escalier.-Et tu travailles où précisément ? demandai-je.
-Ah, ça c'est la surprise je suis sûr que tu vas être impressionnée, me répondit-il avec un sourire mystérieux sur les lèvres.
Je le suivis, mon coeur se serrant d'appréhension à l'idée de ce qui m'attendais. La ville commençait tout juste à s'éveiller, les lueurs de l'aube apparaissaient timidement au-dessus des maisons. Nous courions presque. Les ruelles se succédaient, nous tournions parfois à gauche, parfois à droite. Je peinais à le suivre. J'allais protester quand enfin nous arrivâmes. Nous nous trouvions à l'angle nord-est de Covent Garden. La place rectangulaire s'étirait devant nous. Des charrettes remplies des fleurs, de légumes et de fruits exotiques arrivaient en provenance du port, les commerçants installaient leurs étalages. Ian me tira par la manche, se dirigeant vers un homme au ventre bedonnant et à la mine farouche.-Voici Henri Carter, mon patron. Il vend des fleurs. Vanessa, la jeune fille qui nous aidait normalement, est malade. Je suis sûr qu'il acceptera que tu la remplaces pour un temps. J'affichai un sourire ravi. Combien de fois n'avais-je pas rêvé de voir Covent Garden dans son âge d'or ? Un énorme sourire s'afficha sur le visage d'Henri Carter quand il nous vit.
-Ah ! Ian, enfin ! J'ai cru que tu étais malade toi aussi. Tiens donc, à qui ai-je l'honneur ?
-Je vous présente Emilia. Elle cherche du travail alors je me suis dit que comme Vanessa est malade, elle pourrait la remplacer un temps. Je saluai poliment.-Tu as bien fait mon garçon. Le salaire est d'un shilling par semaine. Le travail commence à l'aube et finit en fin d'après-midi. Je ne tolère aucun retard sauf exception. Allez, au travail ! Je passai ma journée à crier, vendre et remplir les étalages. Ce n'était pas un travail trop dur. Les ouvriers dans les usines et les mines travaillaient dans des conditions beaucoup plus difficiles ! La journée finie, Ian et moi nous préparions à rentrer quand au coin d'une rue nous vîmes deux hommes qui discutaient. Sans explication, Ian m'entraîna dans un recoin de la venelle. J'allais lui demander des explications quand il me fit signe de me taire.
-Ça va être du grand spectacle, se moqua l'homme le plus grand des deux. La reine ne verra rien venir !
-Avec les cinq sacs de poudre à canon que nous avons placés dans l'enceinte de l'exposition universelle, la reine et ses conseillers vont littéralement exploser !
Les deux hommes rirent à gorge déployée et s'éloignèrent. Quant à moi, j'étais pétrifiée. Ces hommes préparaient-ils vraiment un attentat contre la reine ?
-Ian, quel jour sommes nous ?
-Nous sommes le 30 avril 1851. Pourquoi ?
-Ces hommes préparent une attaque contre la reine. Ils l'ont surement programmé pour l'inauguration de l'Exposition Universelle de demain. Il faut alerter la police !
- Ils ne nous croiront pas.
-Mais il faut faire quelque chose ! protestai-je.
-Nous allons enlever ces sacs de poudre nous-mêmes
.-C'est de la folie ! Comment allons-nous entrer à l'intérieur du Cristal Palace ? Et si nous nous faisons prendre ?
-Nous verrons sûr place. C'est toi-même qui as dit qu'il fallait faire quelque chose.
Nous nous mîmes à courir, sans perdre de temps. Le rêve tournait au cauchemar. C'était complètement fou. Un complot contre la reine ! Mais dans quelle folle aventure m'étais-je engagée ?Arrivés devant le Crystal Palace, nous arrêtâmes.
-Et maintenant que faisons nous ? demandai-je
-Nous devons trouver une entrée.
Je le regardai. Il semblait déterminé. Je me demandai soudain ce qui le poussait à m'aider. C'est vrai, rien ne l'y obligeait.
-Emilia ! Viens voir !
Je rejoignis Ian à l'arrière du bâtiment.
-Tu as trouvé quelque chose ?
-Nous pourrions peut-être passer par cette fenêtre ? Elle n'est pas trop haute et je pense pouvoir forcer le loquet. Qu'en penses-tu?
-Il faut essayer.
Ian prit son élan et sauta. Il agrippa le rebord de la fenêtre, se hissant à la force des poignets. En équilibre précaire, il crocheta le loquet. Ian disparut dans l'embrasure de la fenêtre. Quelques secondes plus tard il me fit signe de monter. Je pris mon élan et réussis de justesse à agripper le rebord. Ian m'attrapa par les mains et m'aida à me hisser par la fenêtre.
-Par où commençons nous ? demanda Ian. C'est grand ici.
-S'ils veulent atteindre la reine, ils ont sûrement plaçaient les sacs de poudre près de l'estrade où la reine fera son discours.
Nous nous trouvions à présent dans le hall gigantesque du Crystal Palace. Le plafond qui nous surplombait, fait de verre, laissant voir les étoiles briller dans le ciel, pour une fois dégagé, de Londres. Ian et moi nous dirigeâmes vers l'estrade où se trouveront la reine et ses conseillers.
-Nous devrions nous séparer, nous aurions plus de chances de trouver les sacs plus vite
-Bonne idée. Ainsi nous nous mîmes à fouiller un peu partout. J'étais plongée dans l'inspection d'un placard, quand je trouvai une pièce de monnaie à l'effigie de la reine Victoria que je mis machinalement dans ma poche.
-J'en ai trouvé un ! me cria Ian.
Je me précipitai. Le sac, long de cinquante centimètres, sembla très lourd quand mon compagnon le déplaça.-Plus que quatre, fis-je. Nous continuâmes à chercher. Au final, nous en trouvâmes trois sous l'estrade (en comptant le premier) et deux dans la végétation luxuriante qui pullulait aux alentours.-Maintenant, qu'en faisons-nous ? demanda Ian.
-Cachons-les dans un placard. Quelqu'un finira bien par les découvrir. Cette besogne accomplie, nous nous assîmes sur l'un des nombreux bancs de l'exposition. Je me sentais épuisée. Pour l'énième fois je me demandais si tout cela n'était pas qu'un rêve merveilleux. Tout semblai pourtant si réelle...-On devrait peut-être rentrer, tu ne crois pas ? demanda Ian.
-J'ai envis de voir comment cela va se passer demain. On pourrait dormir ici ?
-D'accord. Moi aussi je suis curieux voir comment tout cela va finir.
Je n'étais pas habituée à dormir sur des bancs pourtant je ne tardai pas à sombrer dans les bras de Morphée.
Des bruits de pas me réveillèrent. Je regardai autour de moi. Les portes du CrystalPalace avaient ouvert. Il ne fallait pas que l'on nous remarque. Je réveillai Ian. Les gens qui entraient faisaient partis de la bonne société. Les dames étaient parées de soie et de bijoux tandis que les hommes abhorraient chapeaux haut-de-forme, noeuds papillons et faux cols. Nous faisions tâches dans cette débauche de richesse avec nos pauvres vêtements.
- La reine va parler, viens, dit Ian.
Le discours de la reine porta sur l'éducation des Britanniques, de la paix grâce au commerce et la bonne entente entre les nations. Aucune explosion ne vint troubler ce moment solennel. Quand elle eu finit, nous pûmes enfin visiter l'Exposition. Tandis que nous déambulions, Ian me fit part de ses pensées.
-Cela me fait bizarre. Nous venons de sauver le reine et ses conseillés mais personne ne la remarqué.
-Oui, c'est vrai mais l'on y peut rien. C'est peut-être mieux comme ça.
Nous passâmes le restant de la journée à nous émerveiller devant les différentes expositions. Le soir quand nous sortîmes, je me demandais toujours si tout cela était réel. Je m'arrêtais. J'avais peu à peu perdu de vue Ian et maintenant je ne savais plus où je me trouvais. La flamme des lampadaire à gaz sembla se figer, les maisons paraissaient moins délabrées. Une odeur vînt me piquer le nez : je reconnus le relent de la pollution. Un son s'éleva en arrière plan, c'était le ronronnement de la circulation. Je remarquai mon vélo posé contre le muret. Avais-je eu une hallucination ? Devais-je aller consulter un médecin ? J'allais enfourcher mon vélo quand je vis quelque chose tomber de ma poche. Je le ramassai. C'était la pièce de monnaie à l'effigie de Victoria. Finalement n'étais-je peut-être pas folle ?